Partager l'article ! Ecosse: Valses troublantes: J'avais dix –sept ans , mes joues poupardes d'adolescente commençaient à s'estomper ...

J'avais dix –sept ans , mes joues poupardes d'adolescente commençaient à s'estomper, ma frange angélique me posait problème et en cet été de plein mois d'août , je jouissais de la liberté étourdissante, fleur juste éclose au parfum ennivrant, de ma première virée à l'étranger.
Echappée sous le toit enthousiaste de ma meilleure amie, étudiante erasmus anglophone à Edimbourg, j'exultais toute entière, grisée, ivre de possibilités offertes. Pas de parents alentour, juste l'Ecosse là , qui se déroulait sous les roues de la petite Twingo louée pour le week-end qui nous servait de passeport zélé au baroudage.
Nous étions parties tôt, coffre rempli d'accessoires inutiles, de coquetteries vainement indispensables à notre complicité encore enfantine et l'Île de Skye s'était offerte à nos yeux ébahis comme un tableau surpigmenté.
Le coeur à la conquête des lacs d'acier sertis d'ajoncs fiers du Glen More, le souffle renversé par les ecphrasis de granit, de grès, de schistes , les reliefs accidentés des Highlands battus par le vent du large, toiles admirables que des centaines d'oiseaux de mer ponctuaient de battements d'aile et où s'ébattaient parfois quelques otaries paresseuses ou quelques phoques repus d'hors-d'oeuvre marin…
Sur ses routes encadrées de prairies vertes fluorescentes, tellement la pluie ici mettait du coeur à l'ouvrage et entendait bien que tout sur sa terre mystique ait une mine éclatante…sur le chemin de cette Ecosse envoûtante donc, qui laisse aujourd'hui encore divaguer ma plume, la bruyère flirtait avec des immensités de gazon sur des monts si lisses qu'ils en paraissaient irréels…
Oui, oui…nous ne cessions de nous exclamer sur l' « incredible » réalité de ces paysages-là.
Ah….ces haltes aux falaises d'aplomb où la pelouse grasse goûlument engloutie par des boeufs locaux aux poils orangé vif, bovidés machouillant béatement les primevères de la terre, cornes dressées devant un ciel bleu électrique….
Et ces « castles », édifices majestueuses aux pont-levis béants que l'on croyait entendre encore grincer….
Nous étions restées toutes petites devant les murailles en ruine du château d'Urquhart , serties de lichens et de mousses et aspirées par le temps et la grisaille permanente…
Poings serrés et larmes de vent glacé sur nos joues émues, sur la rive du Loch Ness, nos regards médusés s'étaient laissés entraîner dans les eaux noires et froides….et nous avions guettés confusément les remous du courant, espérant naïvement la présence sourde du monstre célèbre, ce grand reptile aquatique, plesiosaure, silure géant ou serpent de mer… qui , avec les spectres malveillants, les ectoplasmes dont nos imaginations hallucinées se peuplaient d'heure en heure, nous fascinait de ses possibles méfaits et de sa traversée indemne des siècles.
A chaque nouvel abordage de la voiture, prises entre deux ondées, entre deux dégustations de whisky sec – tradition oblige- et fumé- beurk !!!-, nous entonnions un chant appris au collège, le « ô bruit doux de la pluie par terre et sur les toits » de Verlaine et nous tâchions d'imiter en des éclats de rire communicatif les rourous ridicules de notre professeur de musique au physique de Castafiore qui nous l'avait enseigné.
Et puis je me souviens….soudain….du brouillard…vagues épaisses , filets inextricables cotonneux qui nous obligèrent à avancer au pas. Personne devant, personne derrière, nous avancions à l'aveugle, l'estomac serré même si nous chantions un brin encore.
J'avais peur….et pourtant….derrière les vitres que je devais régulièrement essuyer du revers de ma manche pour ôter la buée, je découvrais l'Ecosse telle qu'elle m'apparaîtrait encore des années plus tard en rêve.
Avec l'impression excitante d'être perdue sur une terre oubliée,je voyais mieux pourquoi cette contrée était tant éprise de ses histoires de revenants.
Fut-ce ce brouillard , ces pentes au loin , ces quelques roches éparses que je parvenais à distinguer…. ? Soudain , mes pupilles crurent apercevoir un chevalier fantômatique sur un canasson blanc, hennissant et s'essouflant dans une course folle. Le cavalier, cheveux hirsutes et longs, le regard follement mourant dans quelque quête intemporelle, était vêtu de peaux de bêtes et des armes tranchantes ,qui me faisaient frémir ,mordaient sa peau ,visible par côtés.
Je ne crois pas que Coralie l'ait vu comme moi…nous n'en avons jamais parlé… comme un secret palpitant que l'on souhaite conserver pour soi-même.
Cette nuit-là, nous arrîvâmes tard au Bed and Breakfast où nous avions réservé et l'hôtesse inquiète vint au devant pour nous accueillir avec des gestes tendres d'autochtone conscient des périls de ses terres. Elle s'enquit de notre parcours : Coralie tâcha de lui expliquer notre errance et les raisons de notre retard.
