Décalée par Julie

Lundi 27 juillet 2009 1 27 /07 /Juil /2009 15:57
 

Le bonheur est dans le hamac….                                       


17h31. Faudrait que j’arrête de faire des yeux gluants à ma montre.

Ne pas devenir le cliché pitoyable du français moyen qui soupire de ses petits yeux énamourés devant l’aiguille imperturbable du Temps, dégoulinant de sueur aussi bien que d’enthousiasme contrit : « j’ai honte, j’ai honte d’avoir autant envie de larguer les amarres loin de mon patron poujadiste et de mes collègues tout sauf stakhanovistes, je me déçois de cette jouissance irrépressible qui jaillit à la perspective de ne plus fouler les dalles mornes du couloir qui conduit à mon box, j’exulte déjà du vide des conversations pipi-caca-de-mon-fils de la réceptionniste . Oui, j’expierai mes fautes une margarita au bord des lèvres sur la plage privée la plus proche de mon bungalow de résidence, promis 

Avoir la force de ne pas leur ressembler et attendre au moins d’entrapercevoir l’orée d’une dune pour  dégainer tongues, ray-ban du marché noir et glacière.

Courage…. plus qu’une petite demi-heure de faux-semblant  de travail et c’est les vacances ! LES VACANCES ! Des bouffées de soleil et de sable fin rien qu’à la prononciation de ces trois syllabes. Je sens fondre en moi toute mon irritabilité quotidienne…d’ici une demi-heure, place à l’idéal : les glaces à l’italienne qui couleront sur mes doigts, le cul chocolaté des cônes, l’odeur de ma barbe à papa annuelle à la foire de Palavas ( à moins qu’une pomme d’amour pour mes poignées d’amour… ?), le parfum du monoï vagissant sur les serviettes voisines, la promiscuité de cuisses cuites , les appétissantes dindes nordiques recherchant l’exotisme du mâle méditerranéen ( une fois dans l’année, c’est cool d’ être heureux d’avoir du poil et des yeux noirs).

Grisant étourdissement de promesses de bonheur.

 Non pas ce bonheur grabataire du week-end qui console plus qu’il ne répare. Non : trois semaines de glandouillerie absolue. De grasses matinées. De terribles dilemmes du genre : plage ou piscine ? Ricard ou Pastaga ? Resto ou ciné en plein air ?

Farniente, soirées melting-potes autour de verres trop arrosés et de nénettes aux poitrines ( pardon….aux petits cœurs….) chargé(e)s de tendresse à distribuer. HOLIDAYS !


 « Un optimiste, c'est un homme qui plante deux glands et qui s'achète un hamac  ( Jean de Lattre de Tassigny»


17h35. J’dois avoir un problème de mécanisme. Pas possible. J’ai eu le temps de lire trois articles de l’Equipe, de coller trois bises hypocrites à ma patronne qui se barre toujours avant et de m’enfiler trois brioches au sucre offertes par Jacqueline, la secrétaire du 1er ( sympa mais un peu collante). Et il n’est que 17h35 !

Waaaaaaa, j’m’y vois déjà ! A l’U.C.P.A avec Brice et Antoine. Sport, Bringue, Sport, Bringue…si ça c’est pas le bonheur. Un Coup Par An, m’a dit Brice. Espérons-le ! Voilà six mois que c’est la disette parisienne, les exs ont sonné le glas fatal, le n’y-compte-même-pas démoralisant, auberbe des culs tournés, abstention à tous les étages, famine sur mon oreiller alors….si je peux croiser une pépé compatissante à Lacanau, j’dis pas non !


 « Si vous voulez une place au soleil , il faudra vous résigner à supporter quelques coups de soleil. »  ( Abigail Van Buren)


17h39. Je bouillis. Je pourrais partir avant mais y’a ce foutu sous-directeur qui joue les concierges mauvaise langue. Regardez-le avec sa chemise étriquée, il va éclater un jour avec cette chaleur  au mois de juillet. Ici, l’été, on bosse sans la clim, on manque le malaise vagal à chaque minute et on n’est pas augmenté pour les risques de déshydratation encourus ! Et y’en a qui ont même la cagne de fermer les rideaux, histoire de se donner une impression de fraîcheur ! J’te jure….un refrain des 100°/° collègues qui me revient du genre Maintenant mes amis, qu’est-ce que je fais à Paris…c’était mieux dans mon pays, je vous le jure… 

Passons.

Ahhhhh…un bon cocktail, des vahinés …ou tout comme….une ou deux greluches en maillot-ficelle avec un bon accent sudiste m’aideront à solder  le quotidien citadin pollué. Quelques palmiers ( Nice ? Cannes ?)…la tête dans les nuages inexistants ( Le Paradis ? Les Champs-Elysées ?) , bercé par une brise mutine au creux d’un hamac complice…( les gorges de l’Ardèche ? Mende ?)…Ah l’été ! 

Plaisir d’avoir le temps de se nourrir de chefs d’œuvre musicaux. Et plaisir aussi d’entendre en boucle à la radio un tube léger à base de Yakaléo, syllabes cacao et peaux mordorées rehaussées de pagnes et de plumes bariolées. Un succès d’été, une éphémère rose.

Ouais, c’est décidé, cette année, je ne bouderai pas les chorégraphies ( spéciales Club Med ,qui se propagent dans les quatre coins du monde en ravissant tout un chacun malgré le mensonge récurrent ( surtout chez les panamiens-qui-se-croient-systématiquement-au-dessus-du-commun-des-provinciaux) «  Moi, je ne participe jamais à ce genre de divertissement, c’est bon pour les beaufs »)…oui, j’exécuterai les chorégraphies pour le plaisir de me coller contre une jolie brune oxygénée aux hanches démentiellement bien dessinées ( ben oui, les vraies blondes n’ont pas besoin de se badigeonner d’artifice pour avoir le poil soleil…. Hum… là, c’est l’auteur dopé aux erronés visages de la blonde qui vient pousser un cri...pas de panique, ça passe.).


« Le farniente est une merveilleuse occupation. Dommage qu'il faille y renoncer  pendant les vacances, l'essentiel étant alors de faire quelque chose. »   ( Pierre Daninos)


17h42. Le temps met mes nerfs à l’épreuve mais j’m’en fiche. «  Vacances, j’oublie tout, plus rien à faire du tout…j’m’envoie en l’air, ça c’est super… » Quand je pense que le groupe qui a cartonné avec ce titre-là se nomme Elégance…

Coup de fil obligatoire à Mam, faut pas que j’oublie. Après U.C.P.A, prolongation à Junas pour THE halte au bon goût de cajoleries parentales. Programmation démentielle. Pétanque avec Pa en fin de journée, playa avec mon avocate de sœur et ses affreux mômes criards, plongeon salutaire dans le hors-temps. Retour aux quartiers de mon adolescence. Pas de destination lointaine cette année. Pas d’escapades libres au Tibet, pas de curry-hurry en Inde, pas de surf à Marrakech .  Juste mon Languedoc-Roussillon . Ses oliviers, ses vignes, son lido accueillant malgré les hordes de touristes qui virent à l’écrevisse et oublient chez eux la politesse et le savoir-vivre. Oui, juste chez moi. Un peu d’anis glaçonné, une ou deux courses camarguaises, un parasol maladroit, de la crème, les rires des gosses ( des autres !) dans les fontaines des villages en fête, les balades pieds cernés des ridules de la houle. Peut-être un tour aux Baux de Provence, aux cascades de la Vis, un clin d’œil à Arles l’antique et ses rues bohème, à la place de l’œuf et ses trois Grâces les lèvres au bord d’un granité. Une glissade en kayak prévue sur l’Hérault, salut à Saint-Guilhem-le-Désert et plongeon au Pont du Diable.

Oui…juste chez moi. Plaisir d’entendre mon chant nostalgique des vacances.  Et les cigales de ronronner au soleil rayonnant.


« On n'a jamais autant besoin de vaances que lorsqu'on en revient »  ( Ann Landers)


17h52. On y est. J’vais tout ranger, laisser un post-it sympa à Caro, la femme de ménage, pour la remercier de sa patience malgré mes journalières embardées à Mac’Do qui font  mes doigts graisseux  et mes poubelles bibendum puis..je décolle. Plein. Plein. Plein d’espoir que ces 21 jours vont me vider la tête, jouer leur rôle de démolisseur des sombres pensées de l’hiver.

Faut que je m’achète un bouquin pour le train aussi. Mon sac est fait. Juste rajouter la brosse à dents et le déo. Des capotes aussi.

18h. Vertige.

Allez courage, tout va bien se passer. Toujours ainsi les vacances, on retient son souffle, funambule sur l’instant , désarçonné par l’arc-en-ciel soudain. Puis on part des bulles d’euphorie dans la poitrine comme les cris des collégiens lorsque retentit la sonnerie de 17h le dernier vendredi de l’année scolaire.

J’regarde mon portable. L’écran est impassible. Rien ne clignote, rien n’attend. Rien ne soupire. Elle ne rappellera plus de toutes façons. Elle a pris des billets pour Bali. Je le sais. Elle ira avec sa sœur sans doute. Sauf si on m’a menti. Elle ira sans moi et moi je prends le train dans une heure.

Les vacances, c’est l’excuse la plus minable pour laisser quelqu’un , me disait-elle. Et ça me faisait rire, moi, l’invincible amant et je répliquais que franchement, oui, il valait mieux quitter quelqu’un dès que la lassitude pointait le bout de son nez plutôt que d’attendre le bon moment. Le moment opportun pour digérer au mieux la nouvelle.

Pourtant, j’aurais préféré qu’elle ait attendu.

Au nom des six derniers mois de dépression sourde  à devoir assumer la rupture sous le gris et l’indifférence des passants parisiens. Empesté d’acouphènes de circulation et de transpiration rance au heures de pointe, je me suis tant de fois répété que j’aurais préféré digérer un « c’est fini » sur une confortable serviette éponge, orteils en éventail, nuque nonchalamment quiète sur un repose-tête et  mes larmes se mêlant au  goût sirupeux d’une énorme pêche .

Allez, faut oublier. C’est loin tout ça maintenant. Allez à Jakarta machin chouette….Alea jacta est…ouais, ok, c’est pas parce que j’ai le phrasé d’un rugbyman que je ne peux pas avoir l’initiative d’un  jeu de mots, si ?

Muni de ma caméra numérique et de la banane mauve distribuée par une caravane au Tour de France 1989 ( vintage….) que je conserve précieusement dans un tiroir du confiturier parental,  très envie, cette année, de parcourir mon canton à la recherche de lieux typiques et de respirations authentiques. Sur le parvis de la mairie où siègent les philosophes édentés de ma paroisse, les ravis d’antan sur lesquels seuls les villages écrasés de vieilles pierres posent encore un regard chaleureux,   autour du boulodrome suintant de poussière mêlé de soleil, au café de la place rebaptisée du nom du vieux médecin ayant sacrifié les quarante plus belles années de sa vie à soulager les autres et leurs bobos et  je pressens que, partout où mon objectif se callera, je trouverai de quoi concurrencer les 4 saisons d’Espigoule au Festival du Film de Vacances d’Yves Pinol.

Pas possible de m’ennuyer, en plus ma région est garantie beau temps. Je me divertirai des habitudes charmantes des chers languedociens, essaierai de ne pas prendre l’habitude de passer au rouge et de klaxonner ceux qui respectent les limites de vitesse règlementaires, prendrai des pauses intellectuelles en compagnie de mes vieux Fluide Glacial ( Ahhh ! Relom et ses lapins coquins) et me goinfrerai de chipolatas et de saucisses.



On n’a pas le droit de se lamenter l’été, disait la grand-tante Claudine lors des sempiternels buffets campagnards estivaux dont elle était l’instigatrice. Adorable visage de mon enfance.

Oui, je vais sourire et revêtir sur mes contrariétés le stoïque sourire de saison.


Bercé par le souffle mutin de la brise, ballotté dans ma chrysalide de coton rouge, j’écoute. Des parfums me répondent : l’herbe brûlée par les rayons violents de l’Astre, la douce lavande qui s’agrémente toujours dans mon imaginaire d’effluves d’amande ( sans doute la réminiscence d’un shampoing juvénile), la sève transpirant de l’écorce des pins d’Alep. La caresse de bruits familièrement associés à la quiétude des vacances : le zozotement permanent d’abeilles en butineries dans les campanules, le claquement régulier des skimmers de la piscine et les plongeons en éclaboussure filés des rires des neveux. Je sens. La peau qui frémit des dérives thermiques de l’Autan, l’épiderme qui picote pores gavés de soleil mat. Je vois. Au travers d’une nébuleuse, cocktail inventé par mes yeux à base de surexposition, de siestes languissantes et de rêves éveillés. Je touche. La tonnelle frémissante, mystérieux entrelac de bras végétaux  complète d’un sourire inversé les dessins mauresques du mur ocre qui plonge dans l’eau turquoise.

Le bonheur est dans le hamac. Ou tout près.



 

Par Julie - Publié dans : Prose - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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