Décalée par Julie

Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /Sep /2009 14:45

link (www.bscnews.fr)

La rentrée…cauchemar récurrent de tout élève et professeur qui se respecte. Passée la nostalgie des effluves de la colle Cléopâtre et l’image attendrissante des culottes courtes sur moues plus ou moins espiègles des gosses de Doisneau, la rentrée est une fatalité qui s’acharne.  Obligation de remettre le couvert, de passer sa motivation à la machine, d’endosser son costume schizophrène d’apprenant studieux et d’enseignant concerné.

La  rentrée, rabat-joise intraitable, décolore en l’espace de quelques jours toute la pigmentation gagnée à force de monoï sur les plages grande-mottoises ( tout le monde n’a pas les moyens de se pavaner aux Maldives…).

Bon, moi, j’avoue que ça me plaît la rentrée. Esprit de contradiction intrinsèque oblige. Je suis gagnée immédiatement par l’électricité d’un bouleversement, d’un changement nécessaire, d’une autre dynamique à trouver. Je m’ennuie lorsque l’électrocardiogramme des saisons est plat,   redondant de mois transparents et similaires. Les vacances me lassent à force de s’ébrouer dans l’indolence des heures inefficaces.

Trop de farniente tue le farniente…et ma fatigue s’accroît quand l’heure des réveils se reculent. « Crevée de rien foutre », diront certains grossiers personnages fonctionnariacides . Ben weeee, les profs ont trop de vacances mais…QUI supporterait ses propres gosses en tête à tête un mois de plus ? Etonnant, tiens, que les parents modèles se ruent dès que juillet sonne sur les centres aérés et autres lieux de sas de décompression des perles qu’ils ont engendrées.

Soit.

 Il suffit en fait de se placer en mode « euphémisme ». Après la pluie vient le beau temps dit le dicton. Eh bien, de la même façon, après le labeur insupportable de l’harassante tâche de gavage intellectuel des héritiers des autres, reviendront les vacances. Et puis, si la rentrée est synonyme de fin de fainéantises balnéaires, montagnardes, crapuleuses fort appréciables,  elle nous réveille de cette torpeur heureuse et on a la chance de pouvoir réaliser combien les vacances, c’était bien…

 

A la rentrée,j’aime voir les enfants courir dans les allées des supermarchés, brandissant le Bic dernier cri qui sent bon la fraise, bras dégoulinant de classeurs de marques pour les plus chanceux, tirant leurs parents surmenés par la liste de fournitures envoyée par le collège. Oui.  J’ai plaisir aussi à faire connaissance avec les nouveaux collègues, à chambrer les anciens, à voir débarquer les frimousses vierges des sixièmes ou des secondes suivant l’établissement concerné. Retrouver les ronds de cuir et m’improviser Lucky Luke dégainant plus vite que mon ombre le regard de défi vainqueur qui désarme l’insupportable Frank que je  me coltine chaque année, comme une guigne.

 Rentrée. Etonnant que l’on ait choisi ce terme. On aurait pu dire «  sortie des vacances » : sans doute la volonté d’utiliser un mot optimiste qui met l’accent sur le futur et ne se lamente pas sur le passé. Oui, en septembre, tout le monde rentre à quelques marginaux près : les gosses, les parents, les auteurs, Carrefour, le cinéma (Dimanche 14, lundi 15 et mardi 16 septembre, c'est La Rentrée du Cinéma. 3,50€ la séance, n’oubliez pas !)…

 

Je me souviens…de ma rentrée en hypokhâgne. Assaillie d’angoisses devant mes modestes capacités littéraires, je scrutais mes futurs compagnons de classe. Une grande rouquine pétulante, une blondinette bouclée aux yeux cerclés d’une monture dorée stricte, deux gothiques avachis sur un banc de pierre, un nimbus surexcité et d’autres….masse protéiforme de soupirs et de bras resserrés sur des serviettes de cuir ou sacs à dos  Eastpak. Et puis, progressivement, j’avais tenté de m’approcher d’un groupe et mon oreille s’était laissée aller à écouter la conversation. 

  • - Comment ? Tu ne connais pas La naissance des dieux  de Dimitri Merejkovski ? Tu as lu, au moins, son excellent Des causes de la décadence et des tendances nouvelles de la littérature russe contemporaine ?
  • -Non, avait répondu un grand échalas au teint de cire, mais j’en ai entendu parler. Je m’intéresse à la littérature cubaine en ce moment et je dévore les « José Lezama Lima ».
  • -Il paraît que le dada de notre professeur de lettres, c’est de trouver des symboles phalliques dans la moindre évocation d’un parapluie, d’une montagne qui surgit dans un paysage. Vive les  objets pointus !
  • - S’il veut du phallus, on va bûcher Lacan, pérora une danseuse classique qui nageait au milieu des voilures de sa jupe blanche.

 

Et mon envie soudaine de disparaître, façon autruche cuite, sous trois tonnes de bitume….

C’est après que j’ai su que j’avais surpris un troupeau de dindes prétentieuses et de paons sur-testéronés qui cherchaient à briller ,en citant quelques titres sûrement entraperçus dans la bibliothèque de leurs intellos de parents. Jamais lus, juste déchiffrés - peut-être ! - les premiers chapitres à la recherche de quelques citations fortuites et d’un passeport facile pour se pavaner.

 Ce fut ma seule « rentrée littéraire » et j’en garde un souvenir mitigé. Devant cette jet-set pubère, prétentieuse soi-disant élite culturelle  montpelliéraine, je m’étais sentie nouille, avais perdu toute force dans les pattes…pourtant…

Il y a peu de temps, j’ai conversé avec un ami profondément cultivé. Il m’a rappelé à juste titre que nos grands penseurs ne  disposaient pas d’une bibliothèque sans fond….et qu’il vaut mieux connaître  seulement quelques livres en profondeur que d’avaler comme une oie tout ce qui vous passe sous la cornée.

Bien sûr, cela va à l’encontre de ce que je fais chaque mois : chroniquer sur de nouveaux romans , remplir mes armoires de bouquins. Pourtant, je pense qu’il faut savoir dissocier deux types de lectures : celles du cœur, qui nourrissent l’âme et celles de pure consommation. Je ne dénigre pas la deuxième catégorie. Je pense seulement que le temps est le seul juge des ouvrages qui ont le mérite de la pérennité. Et même si  je m’enthousiasme sur des auteurs contemporains et persiste et signe à le faire, je sais que je saurai pas trouver chez eux le génie d’un Balzac, d’un Soljenitsyne, d’un Aragon ou d’un Albert Cohen…parce qu’il me (nous) manque le recul. Le temps, fléau pour l’homme, est une bénédiction pour la culture. Il détruit avec une cruauté nécessaire le  non-génie. Cela est valable, remarquons-le, pour tout : on ne peut juger d’une vie qu’à son crépuscule, on ne devrait donner des titres de noblesse qu’à des vieux croulants en jupe…ben oui. Moi, ça me choquera toujours de voir remettre une médaille du mérite à une jeune chanteuse au physique siliconé et à la cervelle sur répondeur. Ca me chagrine même.

Passons.

Septembre va sonner la rentrée littéraire et l’on va courir  chez nos libraires dégotter son livre de chevet de l’automne( Arrêtez d’acheter vos bouquins dans les grandes surfaces, par pitié ! comment choisir sereinement un livre après avoir déposé au fond du caddy vos tranches de jambon parme et la tête déjà envahie par la quantité de courgettes et de tomates dont va nécessiter votre ratatouille ?).

Soit !

  Avec la rentrée littéraire, vos appétits de lecture vont subir les assauts de nombreuses manipulations commerciales. Essayez de résister à l’appel des têtes de gondole et prenez la peine de consulter la quatrième de couverture. N’oubliez jamais que chaque livre est une nouvelle pièce  de la charpente de votre identité. Et l’on ne peut pas tous avoir pour mentor  Nothomb, Fargues ou Beigbeder…
Par Julie - Publié dans : Chroniques - Communauté : Humeurs
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