Décalée par Julie
Un thème: le clown. Beaucoup de
travail, de ratures, de coups de pinceau.Un travail à deux, de loin, pour essayer de créer un mariage original entre une toile et un peu de papier gribouillé...Qu'est-ce que vous en pensez?
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Chien écrasé
J'erre. Blanc comme un singe qui a trop fait la grimace.
J'essaie de me fondre dans les rayures de la nuit mais la lune m'écaille. Maintenant, le sablier est retourné. Je jouis de ce reliquat de liberté illusoire qui colle à mon front brûlant et je regrette la vie avant qu'elle ne se décroche..
Hier soir, j'ai étripé un poulet. Une connerie!
Condamné à rôtir en Enfer, j'en pleure comme une brioche.
Au spectacle de mes mains hémoglobine, je pense à mes boîtes de maquillage et ça me calme un peu.
Clod, Clod, pourquoi t'as fait ça, Clod?
C'est vrai, j'ai d'ordinaire l'alcoolisme chevillé au cortex et je suis souvent chahuté par les escadrons de volaille qui font des rondes dans le quartier.
Mais hier soir j'étais comme un saoul neuf en rémission!
Au comptoir des Brèves, j'avais gardé le gosier sec. Autour de moi, une mascarade désopilante de chiens aux abois faisaient rire des oies grasses et je trouvais mon stoïcisme héroïque.
J'étais là pour la voir. Comme tous les soirs.
Mélissa et son regard de café. Et me picotait le désir impétueux de l' enlever d'ici...
Quand étaient intervenus les sots-piquets.
"Sors lentement" avait lancé un crâne d'oeuf et son regard m'avait badigeonné d'un mépris nauséeux.
Dehors. J'étais sorti mais...dehors...
Saperlipopette! j'avais eu un problème.... d'équation.
Ce sont les psychologues qui utilisent ce terme. Enfin, c'est ce que disait René La Signature, le clown blanc qui m'avait refusé l'accès au cirque Impetro. Paraît que chaque être humain est une équation. Une
On m'avait envoyé voir un psychiatre qui m'avait retourné la cervelle de questions fumeuses et de tests incompréhensibles.
" Je ne sais pas convertir des impressions sensorielles en données cognitives sensées".
En gros, je capte pas ce que me raconte et du coup, je réagis d'une façon inappropriée.
Mélissa dedans devait être inquiète, je passais pour un voyou de bas étage et ça m'exaspérait!
Alors... Sens. Non-sens. Non-sens. Sens. Mon convertisseur de logique avait perdu la boussole et...dérive... j'en avais envoyé un fumer ses derniers saumons.
Et maintenant, les carottes sont cuites.
Je ne veux pas partir. Bientôt ce sera mon tour. Envie encore de Mélissa et de son jupon tournoyant. Envie d'accrocher son rire comme un trophée. Envie de la serrer, serrer,une valse à l'étouffée....
Je voudrais disparaître. Me glisser dans le chas d'une aiguille. Avant qu'ils ne me retrouvent et ne se vengent par mon dernier sommeil.
Psychopathe! Seul adjectif dont sont foutus de me qualifier les "caducéens"!
Mais moi, je sais: ils ont peur de mon masque. Des tatouages sur mon visage. La poudre de riz. Mon nez rouge. Mes braies et godasses immenses. Mon sourire énorme et mes dents fêlés.
-Dimitri: clown Auguste.
Voilà ce que je m'acharnais à répéter chaque fois qu'un bras me retenait dans la norme. Mais on ne m'accordait jamais aucun crédit.
Ah?ma présence au monde est dérangeante? Je mets en péril l'équilibre fragile des consciences couardes? Eh bien soit! maintenant je ne fais plus rien...puisqu'on ne veut pas rire! ...s'ils savaient, ces fous, que là-haut on ne vaut que les rires que l'on a fait perler.
Eclabousseur de bonne humeur , disjoncteur d'euphorie ou plaisantin décalé, c'est comme ça que m'étiquettera Saint-Pierre!...Et Pas un ange, Pas un doigt ne me jugera névrosé aux rouages détraqués!
Ils ne vont plus tarder. La lune se fait pâle, culpabilisant de m'avoir si mal couvert. Derrière ses lèvres de fille blessée, je devine Mélissa et ses boucles brunes entrelacent mon coeur condamné.
Je suis Le Clown! ... et toute chose se sent le clown à la pensée de Mélissa et de ses grands yeux suppliants la dernière fois! C'était si fort cette envie de sentir sa veine jugulaire battre contre mes doigts , si fort l' envie de lécher son visage et de goûter sa peau... Salée était sa peau: ce devaient être des larmes de bonheur. Colère
Toute la nuit, j'avais rêvé de découper en menus morceaux ce gros hot-dog râleur et lubrique. Le corps reposait sur un tréteau de bois sanguinolent, langue pendante et graisse à babord et j'avais d'abord dessiné à l'encre un sourire énorme sur ces bajoues blafardes qui bleuissaient de plus belle et, de
Un arc-en-ciel de loupiotes crépitait d'enthousiasme et chaque organe extirpé de cette forme replète me soutirait mille idées de numéros enchanteurs: la grande roue des yeux révulsés, les bras farceurs, les osselets en orteils...et je les entendais mes spectateurs éblouis de tant d'ingéniosité et de nouveautés!
Et je laissais monter la vague de plaisir cruel, celle qui m'exhortait à arracher le myocarde et à entamer le moment clé de mon show "les divagations d'un coeur gros"...
Clod, Clod, Clod, Clod, Clod ...une Ola transperce la nuit, sirène vaporeuse qui caresse mon tympan rasséréné...
Bruit de freins, de moteurs étouffés. Des voix...
Lumière!
- De nouveau? Tous les projecteurs sont sur moi.
-Soit! Ce soir, Mesdames et Messieurs, le spectacle incroyable du "clown en cavale". Le clown irradie, le clown exulte. Je suis la vedette. Ma dernière heure de gloire. Je sors trois balles rouges de ma poche qui baille et je m'exécute à la jonglerie avec une dextérité qui me surprend moi-même. Je perçois des rires étouffés derrière le brouillard lumineux qui m'aveugle alors j'en rajoute et deviens celui que l'on est venu chercher, le maladroit, l'incontrôlable, le désaxé itératif.
"Regardez moi, une fois encore un tour de piste, s'il vous plaît...."
L'émotion m'étreint, je crois sentir l'odeur caramélisée des pop-corns de Dédé la paluche qui nous collait des pains mémorables lorsqu'on venait lui chiper une friandise, j'entends les pétarades du feu d'artifice que tirait Louis, le fils de Germaine la femme à barbe. Le sucre des pommes d'amour colle à mon palais et Antonin me fait signe que c'est à mon tour.
On vient de tirer.
Je suis une toile moderne, mille éclaboussures s'exposent sur mon poitrail blanc. J'ai retrouvé mon chapiteau d'étoiles. Je suis calme. Mes chaussures s'enfoncent dans le tapis de sable. Mélissa, je la vois, elle sourit derrière mes colères. C'était la solution à mon équation défaillante. J'en suis sûr maintenant. Mélissa, sa peau translucide, son regard fiévreux, son souffle en suspens...Arrête de respirer Mélissa je lui disais, ça ne sert à rien. Je te tiens, tu ne tomberas plus. Je lance un dernier salut et je souris. C'est si bête, cette fin. On ne rira donc plus. Si je dis que je regrette, on ne m'en voudra plus?
Soudain j'ai mal. Je dois subir mon premier châtiment . Mon estomac hurle, se débat, hoquète en sursauts déments. Aidez-moi, aidez-moi, ne me laissez pas partir comme ça....il faut que je me rattrape...
Un remords m'assaille encore: le jeune bleu aux yeux terrorisés, je l'ai laissé filer....et je ne peux m'empêcher de penser que son cou sous mes doigts, j'en suis sûr, aurait délicieusement craqué.
Sam 23 jan 2010
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